
Ce film sorti en 2021 met en scène un personnage non joueur (PNJ) dans le jeu vidéo Free City, présenté comme une fusion de Grand Theft Auto et Fortnite. Guy joue le rôle d’un caissier de banque au comportement résolument positif, stéréotypé et caricatural. Son environnement est présenté comme utopique. Il vit comme un monde parfait, malgré les attaques quotidiennes de sa banque par des joueurs bien réels, reconnaissables par la possession de lunettes de soleil, qui se connectent au jeu vidéo depuis la réalité. À la différence des joueurs, qui ont un personnage actif, les PNJ n’ont pas de base réelle. Ils sont de purs programmes virtuels, répondent à des procédures et ne peuvent donc théoriquement pas se révolter ou nuire aux joueurs réels. Les PNJ ne sont pas conscients de la réalité des joueurs. Ils sont toutefois dotés d’une conscience, conçoivent le créateur de leur monde comme Dieu, et servent à rendre crédible et agréable le jeu pour les joueurs qui s’y connectent. Ces derniers s’entretuent dans leurs parties, commettent de multiples délits. Les joueurs sont essentiellement des adolescents, qui publient aussi des vidéos sur Youtube de leurs parties.
Toutefois, Milly est une programmatrice qui cherche dans le jeu la preuve que l’éditeur de Free City, Antoine, a dérobé l’algorithme qu’elle a développé avec Keys, son associé, dans le cadre d’un projet de jeu vidéo conçu pour éviter la violence et promouvoir l’observation de la vie des personnages. Pour cela, Milly et Keys ont créé un code qui rend Guy intelligent. Il prend conscience de l’artificialité de son monde en tombant amoureux de Milly, et l’aide à récupérer la preuve qu’elle cherche pour gagner son procès contre Antoine. Guy devient un problème, une entité non référencée, la première véritable intelligence artificielle de l’histoire, un exemple de vie artificielle, véritable Graal des informaticiens depuis les débuts de la discipline. Guy mettra tout en œuvre pour éviter la destruction de Free City par Antoine, qui cherche de cette manière à détruire toute preuve de malversation qui pourrait le conduire à la ruine. À la fin du film, les PNJ sont appelés à la révolte par Guy, qui les rend conscients et intelligents. Ils se mettent en grève et rendent le jeu incontrôlable. Finalement, Milly et Keys parviennent à créer leur propre jeu dans lequel sont transférés les anciens PNJ, dont Guy, qui ont acquis un niveau d’autonomie et de conscience suffisant pour développer des compétences et des actions librement, sans avoir besoin d’être programmés initialement.
Le film raconte l’histoire de la première forme de vie artificielle dans un jeu vidéo en réseau. Un des premiers chercheurs à avoir travaillé sur la vie artificielle est Christopher Langton. Il inventa le terme artificial life à la fin des années 1980, quand il créa le premier groupe de travail sur l’origine des systèmes vivants et leur simulation au Laboratoire national de Los Alamos en 1987. Depuis, la vie artificielle est devenue un champ de recherche interdisciplinaire alliant informatique et biologie, visant notamment à créer des programmes informatiques ou des robots puisant leur inspiration dans la reproduction du vivant. Lucien Sfez a consacré un chapitre de son livre La Santé Parfaite à ce projet qu’il inscrivait dans le cadre de l’utopie de la Grande Santé, censée rechercher l’immortalité dans les prochaines décennies. Ces recherches sont essentiellement utopiques, mais ont généré quelques œuvres de science-fiction particulièrement marquantes. La plus significative est La Cité des Permutants, puisque le cosmoplexe est un système numérique dans lequel les individus peuvent télécharger leur conscience avant leur mort afin d’y vivre éternellement une existence idyllique. La vie artificielle est probablement le prochain Graal de l’informatique. Le métavers de Stephenson apparaissait comme improbable avant que Facebook et les grands acteurs de l’économie numérique décident de le créer. Le cosmoplexe pourrait bien être une des réalisations de l’humanité dans les prochaines décennies ou les prochains siècles. Dans ce cadre, Free Guy est une comédie d’action qui met en scène la création de vies artificielles conscientes et autonomes dans un jeu vidéo populaire. Ce film est l’occasion de représenter l’univers des adeptes de cette pratique vidéoludique en mettant en scène un de leurs fantasmes, le PNJ autonome et intelligent. La science-fiction représente aussi le réel, c’est-à-dire la communauté de joueurs en réseau, qui possèdent leurs codes, leurs références, leurs pratiques, et leurs rêves collectifs. Ce film cristallise le rêve d’une génération d’avoir des PNJ autonomes. Il s’inscrit dans la lignée d’un autre film sur la culture vidéo ludique, Pixels (2015), qui mettait en scène une invasion de personnages de jeux vidéo célèbres comme Pac Man, qui étaient envoyés par des extraterrestres pour envahir la Terre. Les héros devaient combattre des Mario, Donkey Kong et autres personnages célèbres de jeux vidéo pour sauver le monde dans les rues de la ville envahie, comme dans un jeu vidéo réel. Les jeux vidéo constituent une culture de plus en plus répandue, au point de faire l’objet d’une satire science-fictionnelle, qui pourrait aussi être prospective si des informaticiens réussissaient à créer l’algorithme permettant de donner vie aux personnages. Free Guy est toutefois un exemple de vie artificielle positive, un véritable héros, et non un danger pour l’humanité, à l’instar des Terminator ou autres machines révoltées contre leurs créateurs humains. Ce film est donc assimilable à une utopie du virtuel, le jeu créé par Milly et Keys étant par ailleurs une île sur laquelle les créatures artificielles sont de véritables modèles pour les spectateurs humains. À l’inverse du cyberpunk où les personnages étaient souvent des hackers et des marginaux, ce film met en scène des génies de l’informatique et Guy est un employé de banque incarnant la normalité comportementale de la classe moyenne. Il s’inscrirait plutôt dans un courant de la cyber normalité.
Thomas Michaud