Le marsisme

Le marsisme est mon premier livre, publié en 2008. Il s’agit des résultats des recherches menées pendant mon DEA de science politique à l’université Paris I Sorbonne, et de mes deux premières années de thèse (avant que je change de sujet). Le terme marsisme est un néologisme qui désigne l’idéologie technopolitique de la conquête de Mars par l’humanité. La science-fiction est un imaginaire particulièrement influent pour promouvoir et structurer cette idéologie. Le livre débute par une histoire de la science-fiction martienne, et de l’imaginaire de cette planète, qui trouve ses origines dans l’Antiquité. Puis, nous constatons l’évolution des représentations à mesure que des découvertes plus précises démontrent par exemple qu’il n’existe par de civilisation martienne. Dès lors, l’apparition de la théorie de la terraformation, visant à transformer Mars en une deuxième Terre, est comparée structurellement au mythe de la pierre philosophale dans l’alchimie. La science-fiction est un imaginaire particulièrement influent qui accompagne la révolution industrielle, comme l’alchimie fascina et mobilisa les ingénieurs de la Renaissance.

Puis, l’histoire des missions d’exploration martienne est présentée, avec un intérêt particulier pour la mission Sojourner, et la mission européenne Mars Express. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs ingénieurs travaillant à  ce projet au sein de l’ESA. Le responsable, Marcello Coradini, m’a donné l’occasion d’accéder à des documents de travail, me permettant de mieux comprendre de quelle manière cette mission a vu le jour. Cette étude questionne les modalités de prise de décision au sein de l’agence européenne, et d’évaluer dans quelle mesure l’imaginaire et la science-fiction jouaient un rôle dans l’élaboration des projets technopolitiques et en l’occurrence spatiaux.

Une question est posée dès l’introduction. La conquête de Mars peine-t-elle à trouver des financements en raison d’une image négative, une majorité de la population estimant que d’autres activités doivent être priorisées, comme l’aide contre la pauvreté et les enjeux écologiques ? De plus, les représentations les plus récentes présentent cette planète comme un lieu hostile, abritant des forces obscures, au point de constitue une forme d’Enfer pour une grande partie de la population. La question du modèle économique de la colonisation est aussi posée, à travers plusieurs travaux et notamment de l’ingénieur créateur de la Mars Society, Robert Zubrin. Ce dernier envisage notamment la mise en place d’un commerce triangulaire entre la ceinture d’astéroïdes, Mars et la Terre.

Enfin, le livre présente le marsisme comme une idéologie technopolitique ainsi que quelques théories de l’idéologie. Il est intéressant de constater la proximité du terme marsisme avec l’idéologie marxiste. D’ailleurs, les moteurs de recherche rencontrent des difficultés et considèrent le mot « marsisme » comme une faute d’orthographe du terme marxisme. En ayant recours à de nombreux philosophes et anthropologues, ainsi qu’à des discours émanant de chercheurs et idéologues du secteur spatial, nous réalisons l’importance de l’utopisme spatial aux Etats-Unis, véritables moteurs du marsisme. L’intérêt pour le spatial varie d’un continent à un autre, mais les discours américains sont particulièrement influents et contribuent à susciter la motivation des Européens pour la conquête de l’espace et en particulier de la planète Mars.

Plusieurs conclusions et questions émanent de cette enquête. D’une part, faut-il créer en Europe les conditions imaginaires de l’engagement et du financement d’une technopolitique marsiste conforme à la puissance du vieux continent ? Comment financer une mission très onéreuse et par ailleurs risquée ? Créer un imaginaire global n’est-il pas un élément crucial de la réussite d’une ambition planétaire et universelle ? La  fusion des ambitions et du savoir-faire de tous les acteurs du secteur spatial est probablement la condition pour obtenir des résultats probants. A moins que la compétition internationale soit la matrice de l’innovation et de la ruée vers Mars. Dans ce cas, l’Europe et l’ESA devront tirer leur épingle du jeu en proposant des modes de financements originaux et performants. Si le livre propose la création d’une téléréalité pour financer la première mission vers Mars, un nouveau modèle économique apparait depuis les années 2010 et pourrait révolutionner la course à l’espace. Le New Space, c’est-à-dire la conquête du cosmos par des acteurs privés comme Space X ou Blue Origin, pourrait bien proposer des situations inédites, les milliardaires du numérique trouvant dans l’exploitation des richesses du système solaire un moyen d’accroitre encore davantage leurs colossales fortunes. Ainsi, un nouvel imaginaire martien prend forme progressivement. Cet imaginaire technique mute en idéologie technologique. Ce type de discours est intéressant car il propose des représentations à la fois utopiques et dystopiques. Si des films d’horreur comme Ghosts of Mars ou Doom montrent une planète infestée de monstres, le mythe de la terraformation donne un espoir pour plusieurs générations de chercheurs, cherchant à faire de Mars une planète habitable pour l’humanité, notamment en modifiant le climat. Si de nombreux philosophes, dans la lignée de Max Weber, ont dénoncé le désenchantement du monde en raison de la perte d’influence des religions, puis des idéologies, il est intéressant de trouver avec le marsisme une idéologie émergente, encore tributaire du progrès technique. La volonté d’Elon Musk de créer une ville d’un million d’habitants sur Mars apparaît saugrenue pour certains acteurs français et européens. Il faut toutefois accorder au milliardaire américain que son enthousiasme contribue à créer un rêve collectif particulièrement vertueux pour les Américains, les Occidentaux, et l’humanité en général.

Le marsisme pourrait bien remplacer le marxisme comme idéologie mobilisatrice de millions de personnes dès que les techniques de transport auront atteint un niveau suffisant. Depuis quelques années, le processus d’innovation s’accélère et de plus en plus d’experts estiment que le passage à l’exploration humaine de la planète Mars est possible. Qui posera le premier un pied sur Mars, et installera une base permettant de débuter l’élaboration d’un village, voire d’une ville sur cette planète ? Les traités internationaux de l’ONU interdisent pour l’heure l’appropriation par un acteur privé ou public, par exemple un Etat, d’un corps céleste. Il est à craindre que ce principe soit difficile à conserver quand il sera possible techniquement et financièrement d’envoyer des milliers de colons vers une planète qui pourrait se révéler par ailleurs pleine de richesses naturelles à exploiter.

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