Thomas Michaud, Res Futurae, 22, 2023
https://journals.openedition.org/resf/12403
L’étude explore l’utilisation croissante de la science-fiction par les institutions pour anticiper et façonner le futur. Elle examine comment des entreprises, des armées et des organisations intègrent des récits prospectifs dans leurs stratégies d’innovation. L’analyse se concentre sur le « design fiction » et le « science fiction prototyping », deux approches qui instrumentalisent la science-fiction à des fins de créativité et de résolution de problèmes. L’article questionne les fondements théoriques de cette pratique et son impact sur la culture de l’innovation. Elle interroge aussi la potentielle perte de la négativité critique traditionnellement associée à la science-fiction, au profit d’une vision plus idéotopique promouvant les intérêts des institutions commanditaires.
Ce document explore l’utilisation croissante de la science-fiction par les entreprises, les armées et les institutions publiques comme outil de prospective, de créativité et d’innovation. L’article examine en particulier les approches du « design fiction » (Julian Bleecker) et du « science fiction prototyping » (Brian David Johnson), soulignant l’émergence d’une « science-fiction institutionnelle » et ses implications.
Idées Clés et Faits Importants:
- L’essor de la « SF Corporate »: Depuis les années 1990, des organisations utilisent la science-fiction pour imaginer le futur (ex: EDF avec les Chroniques muxiennes et France Télécom avec des courts-métrages futuristes). Cette tendance, qualifiée de « SF corporate » par Irène Langlet, est de plus en plus répandue.
- « Une certaine culture de SF corporate semble en effet avoir gagné cette lutte d’influence : la prospective s’en nourrit de plus belle, dans une approche réductionniste du fait littéraire. » (Langlet, 2020, p. 161)
- Le Design Fiction de Julian Bleecker: Bleecker, inspiré par l’influence de la science-fiction sur les faits scientifiques, propose une discipline qui mélange faits scientifiques, design et science-fiction pour créer des « objets socialisés qui racontent des histoires ».
- « Design fiction is a mix of science fact, design and science fiction. It is a kind of authoring practice that recombines the traditions of writing and story telling with the material crafting of objects. Through this combination, the design fiction creates socialized objects that tell stories. » (Bleecker, 2009, p. 7)
- Le Science Fiction Prototyping de Brian David Johnson: Johnson, futurologue d’Intel, théorise une méthode pour utiliser la science-fiction afin d’imaginer les technologies du futur, en tenant compte des implications éthiques. Intel a d’ailleurs commandé des nouvelles de science-fiction inspirées par les technologies développées dans ses laboratoires.
- « Le but ultime du processus de prototype SF est la collaboration, l’itération et l’alimentation de votre imagination pour regarder la science et la technologie de différentes manières. » (Johnson, 2011)
- Les Prototypes Diégétiques: David A. Kirby introduit le concept de « prototypes diégétiques », des représentations cinématographiques de technologies futures qui démontrent au public leur besoin, utilité et viabilité, comme l’interface révolutionnaire dans le film Minority Report.
- « […] cinematic depictions of future technologies are actually « diegetic prototypes » that demonstrate to large public audiences a technology’s need, benevolence, and viability. » (Bleecker, 2009, p. 85 – Citation de Kirby).
- La Science-Fiction Institutionnelle: Le document propose le terme de « science-fiction institutionnelle » pour décrire l’ensemble des récits de science-fiction créés dans un cadre institutionnel (entreprises, armées, universités, etc.) à des fins prospectives, de créativité ou stratégiques.
- « Dans les deux cas, il s’agit d’une science-fiction « institutionnelle ». »
- Critique et Positivité: L’article explore la question de la négativité critique, traditionnellement présente dans la science-fiction, et sa présence (ou son absence) dans la science-fiction institutionnelle. Il suggère que la SF institutionnelle peut pencher vers une « positivité apologétique », promouvant une vision favorable aux intérêts de l’institution. Le concept d' »idéotopie » est introduit pour décrire cet imaginaire idéologique et utopique.
- Impact et Performativité: L’article argumente que la science-fiction institutionnelle contribue à une « fictionnalisation de la technique », dont la fonction dans les discours stratégiques a un impact croissant au niveau pratique, accélérant la diffusion d’innovations.
- Rôle du Militaire: Un intérêt particulier pour le prototypage SF est observé dans le secteur militaire, avec des exemples comme la bande dessinée Invisible Force de l’armée américaine et la Red Team française, qui imaginent les conflits du futur.
- Limites et Défis: L’article soulève la question de savoir si la science-fiction institutionnelle conservera sa dimension critique ou si elle sera normalisée pour correspondre aux codes du capitalisme global. Il note également la nécessité d’une réflexion éthique sur les conséquences du progrès technique.
Citations Significatives Supplémentaires:
- « Design fiction happens when you tie together fact and fiction and play comfortably and happily in the between. » (Bleecker, 2009, p. 25)
- « Science fiction can be understood as a kind of writing that, in its stories, creates prototypes of other worlds, other experiences, other contexts of life based on the creative ideas of the author. » (Bleecker, 2009, p. 7)
- « Ubicomp is a kind of fiction, working with and through science to project possible near future worlds. »
- « laborieusement, nous sommes arrivés à la conclusion que tout contenu visiblement utopique est idéologique et que la véritable fonction des thèmes utopiques réside dans leur négativité critique – ils ont, autrement dit, pour fonction de démystifier leur contraire. » (Jameson, 2021, p. 293)
Conclusion:
Le document présente un aperçu de l’utilisation de la science-fiction comme outil stratégique par les organisations. Il souligne l’importance de comprendre les motivations et les implications de cette « science-fiction institutionnelle », tout en reconnaissant son potentiel pour stimuler la créativité et la pensée critique, tout comme les dangers potentiels d’une instrumentalisation excessive. L’étude appelle à des recherches plus approfondies sur les messages futuristes véhiculés par ces productions « corporate ».