Thomas Michaud, Méditations Littéraires, N°6, 2023, p. 103-117
Cette étude explore la représentation des rêves et des souvenirs artificiels dans les films de science-fiction. Elle analyse comment ces fictions mettent en scène des technologies permettant de manipuler l’esprit et la mémoire. L’article examine l’influence de ces récits sur les perceptions collectives des neurosciences et questionne les implications éthiques de ces innovations. Des films comme Total Recall, Vanilla Sky, Rememory, Extracted et Réminiscence sont étudiés pour cartographier l’imaginaire du rêve artificiel et son lien avec les progrès des neurotechnologies. La recherche vise à déterminer si ces fictions stimulent ou freinent l’innovation dans le domaine des souvenirs et des rêves artificiels.
L’article explore l’imaginaire des rêves et souvenirs artificiels tel qu’il est représenté dans les films de science-fiction, en se concentrant sur l’influence potentielle de ces récits sur les représentations collectives des neurosciences et l’éthique technoscientifique. Il analyse comment la science-fiction anticipe et critique l’utilisation capitaliste et répressive des neurotechnologies, soulevant des questions éthiques sur la manipulation de la mémoire et de la réalité.
Idées/Faits Principaux:
- Origines et Définition:
- Le concept de « rêves artificiels » est défini par Coriat (1915) comme des rêves consciemment inventés qui révèlent les mêmes processus inconscients que les rêves naturels.
- La science-fiction explore la création de rêves artificiels par des moyens technologiques.
- Philip K. Dick est identifié comme un précurseur avec sa nouvelle « Souvenirs à vendre » (1966), qui met en scène une entreprise commercialisant des souvenirs artificiels et brouillant les frontières entre réalité et imagination. « Philip K. Dick, dans sa nouvelle « Souvenirs à vendre » (1966), mettait en scène une entreprise qui commercialisait des souvenirs artificiels. Ainsi, le héros est plongé dans une hallucination qui finit par lui faire perdre les notions de réalité et d’imaginaire. »
- Oeuvres Emblématiques et Thèmes:
- L’article étudie cinq œuvres principales: « Souvenirs à vendre » (Philip K. Dick), « Total Recall » (adaptations cinématographiques de la nouvelle), « Vanilla Sky », « Rememory », « Extracted » et « Réminiscence ».
- Ces œuvres explorent l’instrumentalisation des souvenirs, la manipulation de la mémoire, la quête du bien-être à travers des expériences oniriques artificielles, et les dilemmes éthiques liés à la commercialisation et à l’utilisation répressive de ces technologies.
- Les thèmes récurrents incluent : la perte de la notion de réalité, la confusion entre rêve et réalité, les traumatismes psychiques induits par la manipulation de la mémoire, et la critique de l’exploitation capitaliste des rêves artificiels.
- « Souvenirs à Vendre » et la Promesse du Souvenir Artificiel:
- L’extrait de la nouvelle de Dick met en avant la promesse d’un souvenir artificiel « plus vrai qu’un vrai » : « Plus vrai qu’un vrai. Si vous étiez vraiment allé sur Mars comme agent d’Interplan, à l’heure actuelle, vous auriez oublié la quasi-totalité de votre mission ; nos analyses du système vérimémoriel – la remémoration authentique des grands évènements de la vie – démontrent qu’une foule de détails s’évanouissent très rapidement. Et définitivement. Dans le contrat global que nous offrons, les souvenirs sont si profondément implantés que rien n’est oublié. Le matériau qu’on vous injecte pendant votre coma artificiel a été créé par des experts remarquablement formés qui ont passé des années sur Mars » (Dick, 2012, p. 224).
- Cependant, cette promesse est rapidement compromise par la perte de repères et la schizophrénie du personnage principal.
- « Vanilla Sky » et la Cryogénie:
- Le film associe rêves artificiels et cryogénie, où l’esprit est alimenté en rêves et souvenirs pendant un sommeil profond.
- L’oeuvre pose la question de la simulation informatique de la réalité, et montre que même une vie onirique créée pour le bien-être peut se transformer en cauchemar à cause des perturbations de l’inconscient.
- « Rememory » et le Mythe de la Mémoire Totale:
- Le film explore la technologie permettant de revoir les souvenirs et la possibilité de numériser les souvenirs.
- Les applications potentielles sont la justice et la guérison des troubles psychologiques, mais le film met en garde contre les effets secondaires et les dilemmes éthiques.
- La science-fiction critique les technologies, et le transhumanisme retient la dimension positive. « En effet, la plupart des œuvres mettent en scène des scénarios dans lesquels les machines soulèvent des problèmes remettant potentiellement en cause l’intérêt de leur réalisation sous la forme d’innovations effectivement commercialisées. »
- « Extracted » et l’Usage Répressif:
- L’invention, créée par un scientifique, est récupérée par le système carcéral.
- Elle remet en question les dérives morales liées à la commercialisation de la technologie et explore le danger du voyage dans les rêves artificiels.
- « Réminiscence » et la Commercialisation du Rêve:
- Le film se déroule dans un futur dystopique où une entreprise permet aux clients de revivre leurs souvenirs.
- L’oeuvre illustre les implications pour la justice, le divertissement et le danger de l’hypermnésie et de la perte de la projection dans l’avenir.
- Neurotechnologies et Considérations Éthiques:
- L’article met en lumière l’intérêt accru pour les sciences cognitives et le fonctionnement du cerveau.
- Il souligne la nécessité d’une réflexion éthique sur le développement des neurotechnologies, notamment dans le contexte du transhumanisme et des projets comme Neuralink.
- Il se demande si la science-fiction suscite une technophobie ou contribue à une réflexion éthique sur l’industrie des rêves artificiels. « Les consommateurs de neurotechnologies seront-ils effrayés par ces fictions, dont la morale vise le plus souvent à remettre en question l’intérêt de ces machines, exploitant le désespoir de l’humanité et cherchant à substituer des rêves artificiels à la misère existentielle, voire matérielle de l’être humain ? »
- Science-Fiction comme Genre Prophétique:
- La science-fiction anticipe les innovations et critique l’utilisation capitaliste des rêves artificiels, montrant que le système pourrait pervertir la fonction onirique de l’âme humaine. « En envisageant l’instrumentalisation des rêves artificiels par le capitalisme, la science-fiction montre que ce système pourrait pervertir la fonction onirique de l’âme humaine. »
Conclusion:
L’analyse des films de science-fiction révèle une lignée d’imaginaires autour du thème du rêve artificiel, caractérisée par une critique de l’instrumentalisation capitaliste et répressive de cette technologie. La science-fiction joue un rôle prophétique en anticipant les dérives potentielles des neurotechnologies et en stimulant une réflexion éthique sur leur avenir.
