Le programme Red Team de l’armée française, un pari sur la dysperformativité de la science-fiction

Thomas Michaud, Technologie et Innovation, 10, 2025

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L’article explore le programme Red Team Défense de l’armée française, qui utilise la science-fiction pour anticiper les conflits futurs. Ce programme met en relation des auteurs de science-fiction avec des militaires et des experts pour imaginer des scénarios potentiels et stimuler la réflexion stratégique. L’article analyse la nature de cette science-fiction institutionnelle, son rôle dans l’innovation militaire, et questionne si ces fictions visent à prédire l’avenir ou à l’empêcher de se produire. Il examine également la performativité des éléments fictionnels et la manière dont la Red Team s’inscrit dans une idéologie de l’innovation tout en se distinguant des imaginaires dominants. En fin de compte, le texte interroge la place de la science-fiction comme outil de prospective stratégique pour l’armée française.

Cet article analyse le programme « Red Team Défense » de l’armée française, une initiative lancée en 2019 qui fait collaborer des auteurs de science-fiction, des militaires et des experts scientifiques. L’objectif principal est d’anticiper les conflits futurs (horizon 2030-2060) en créant des récits de science-fiction. Ce briefing explore les thèmes majeurs soulevés par Thomas Michaud dans son article, notamment la nature de cet « imaginaire stratégique spéculatif », le concept d' »innovisme », la question de la performativité (et dysperformativité) de ces fictions, et la place de la science-fiction institutionnelle dans un régime d’historicité orienté vers le futur.

Thèmes Principaux et Idées Clés :

1. Le Programme Red Team Défense : Un Pari sur l’Imaginaire Prospectif

  • Le programme vise à « explorer l’imaginaire militaire du futur » en connectant des créatifs de la science-fiction avec des membres du ministère des Armées et des chercheurs.
  • L’initiative s’inscrit dans un courant de « science-fiction institutionnelle », où l’imaginaire est utilisé pragmatiquement par des organisations (militaires, gouvernementales, entreprises) pour la prospective et l’innovation.
  • L’armée française n’est pas la première à explorer cette voie, des exemples antérieurs incluent les « Chroniques de Muxie » et les courts-métrages prospectifs de France Télécom, ainsi que l’utilisation de la science-fiction par les armées anglo-saxonnes (comics, romans graphiques). L’OTAN a également commandé une anthologie de nouvelles de science-fiction.
  • Une question se pose quant à la finalité de ces scénarios : visent-ils réellement à influencer les décisions militaires ou servent-ils de leurres stratégiques pour désinformer les adversaires ? La classification de la plupart des scénarios de la Red Team alimente ce questionnement.
  • Malgré la confidentialité, deux fictions sont publiées chaque année pour le grand public, dans un but d' »évangélisation » et de sensibilisation à cette approche prospective.

2. Les Scénarios Publics et les « Novums » : Exploration des Menaces Futures

  • Les scénarios publics de la Red Team explorent diverses menaces potentielles et innovations technologiques imaginaires (« novums »).
  • Saison 0 : « P-Nation » envisage la création d’un ascenseur spatial en Guyane et l’émergence d’une « nation pirate » contestant une politique sécuritaire radicale. « Barbaresque 3.0 » imagine un protocole d’interface neurale militaire (NeTAM) piraté par des hackers.
  • Saison 1 : « Chronique d’une mort culturelle annoncée » explore les « Safe Spheres » (bulles de réalité virtuelle) et leurs conséquences sur la cohésion sociale. « La Sublime porte s’ouvre à nouveau » se concentre sur les armes hypervéloces et le développement d' »hyperforteresses » et de contre-mesures.
  • Saison 2 : « Après la nuit carbonique » se déroule dans un monde post-catastrophe écologique où la décarbonation impose des adaptations militaires. « Une guerre écosystémique » imagine des technologies écosystémiques détournées et des formes de biohacking comme les « Pétri-shnikovs » et les « DNAPrinter ».
  • Saison 3 : « Archives récupérées du PAMO » introduit l' »Engramme », une technologie permettant d’assimiler des connaissances instantanément. « La ruée vers l’espace » explore les conflits liés à l’exploitation des ressources spatiales par des entreprises privées.
  • Il est noté que de nombreux « novums » imaginés par la Red Team trouvent leurs racines dans des œuvres de science-fiction mainstream (ascenseur spatial, métavers, engramme, etc.).

3. Un « Imaginaire Stratégique Spéculatif » et l' »Innovisme »

  • L’imaginaire développé par la Red Team est qualifié d' »imaginaire stratégique spéculatif ». Il vise à atteindre une objectivité prospective tout en servant les intérêts de l’armée française.
  • L' »innovisme » est défini comme une « véritable idéologie utilisant pragmatiquement l’imaginaire pour remettre en question l’ordre établi et générer de nouvelles idées sources de destruction créatrice. » C’est une réappropriation des vertus de l’imaginaire par le système militaro-industriel pour stimuler l’innovation.
  • La démarche de la Red Team cherche à « stimuler la créativité critique des acteurs face à des situations catastrophiques qui pourraient survenir. »

4. La Question de la Performativité : Dysperformativité de la Diégèse et Performativité du Novum

  • L’article avance l’idée d’une « dysperformativité de la diégèse » et d’une « performativité du novum » dans les récits de la Red Team.
  • La diégèse (l’environnement spatio-temporel du récit) aurait une dimension dysperformative : les histoires cherchent à susciter la réaction des militaires face à des dangers imaginaires afin qu’ils mettent en œuvre en amont des stratégies permettant d’éviter leur réalisation. L’objectif est d’empêcher que ces scénarios ne se produisent.
  • Le novum (la technologie imaginaire) pourrait avoir une fonction performative : certaines de ces technologies, comme l’engramme, pourraient inspirer de futures innovations réelles.
  • Les auteurs ne prétendent pas prédire l’avenir, mais plutôt explorer un éventail de « possibles » pour préparer l’armée.

5. Rupture avec l’Hollywoodisme et Idéologie de la Science-Fiction

  • La Red Team manifeste une volonté de rompre avec l' »hollywoodisme » et de créer un imaginaire français et européen plus original et potentiellement plus prophétique.
  • L’idéologie de la science-fiction est vue comme un ensemble de schèmes imaginaires instrumentalisés par les institutions économiques et étatiques pour justifier et optimiser leurs stratégies. Le transhumanisme est cité comme exemple.
  • Bien qu’originale, la production de la Red Team s’inscrit dans une histoire de la science-fiction et contribue à alimenter un imaginaire technique, notamment militaire.

6. La Red Team comme « A-Prospective Stratégique » et « Prophètes Paradoxaux » ?

  • Le projet est qualifié d' »a-prospective stratégique », cherchant à penser des futurs qui n’adviendront jamais grâce à l’anticipation des menaces.
  • L’utilisation de fictions paradoxales pourrait constituer un antidote à la péremption des visions du futur.
  • La question est posée de savoir si les auteurs de la Red Team sont les « prophètes » de l’institution militaire, révélant des futurs potentiels pour orienter la stratégie. Cependant, en interne, l’approche est davantage perçue comme une « expérience de pensée ».
  • La force du projet réside dans la confrontation des cultures institutionnelle et science-fictive.

Citations Clés :

  • « Ces histoires cherchent à susciter la réaction des militaires face à des dangers imaginaires afin qu’ils mettent en œuvre en amont des stratégies permettant d’éviter leur réalisation. »
  • « L’innovisme est par ailleurs une véritable idéologie utilisant pragmatiquement l’imaginaire pour remettre en question l’ordre établi et générer de nouvelles idées sources de destruction créatrice. »
  • « Dans le cas de la Red Team, le processus semble inversé. On assiste plutôt à un pari de fictions dysperformatives, au sens où le but est d’éviter qu’elles se réalisent. »
  • « La science-fiction a pour spécificité de mettre fréquemment en scène des conflits armés, au point de constituer un véritable imaginaire militaire. »
  • « La mission de la Red Team « consiste à jouer les méchants, à faire collaborer des designers et des auteurs de science-fiction et d’imaginer des scénarios dans lesquels les forces françaises perdent. Il s’agit de mixer de la spéculation avec de l’adversité. Ce n’est donc pas de la SF. Il ne s’agit pas de parler d’aliens, etc., car l’état-major ne financerait pas un projet si peu sérieux. Il s’agit d’anticipation et de prospective opérationnelle au service des forces ». »

Conclusion :

Le programme Red Team Défense représente une approche novatrice et potentiellement précieuse pour l’armée française. En s’appuyant sur l’imagination fertile des auteurs de science-fiction, l’institution se dote d’un outil d’anticipation des menaces futures qui dépasse les cadres traditionnels de la prospective militaire. Le concept de « dysperformativité » souligne l’intention d’éviter la réalisation des scénarios les plus sombres, tandis que la « performativité » des « novums » pourrait stimuler l’innovation technologique. La confrontation entre la culture militaire et l’imaginaire science-fictif, bien que suscitant des interrogations sur l’influence réelle de ces récits, positionne l’armée française dans un « régime d’historicité » résolument tourné vers l’avenir. Reste à observer l’impact concret de cette « expérience de pensée » sur la stratégie et les capacités de défense de la France.

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