L’imaginaire et l’organisation. La stimulation de l’innovation technoscientifique par la science-fiction

Les innovations doivent s’inscrire dans des systèmes spirituels, idéologiques,
voire religieux qui cristallisent les ambitions collectives de la société. Les
secteurs de l’informatique et des télécommunications utilisent l’imaginaire
technique comme une forme de propagande pour diffuser leurs innovations. Les
organisations cultivent leur connaissance de l’imaginaire pour demeurer proches
des aspirations des consommateurs et insérer les innovations dans les marchés.
Les philosophes Bergson, Bachelard, Castoriadis, Sartre et Durand ont contribué
à réhabiliter l’imaginaire comme une fonction fondamentale pour la création.

Dans une première partie, quelques exemples d’organisations utilisant la mythologie
science-fictionnelle pour innover sont présentés (L’ESA, la NASA, Intel).
L’imaginaire est un élément important dans un capitalisme qui utilise
fréquemment le storytelling pour manager, créer et inventer de nouveaux
produits. La science-fiction participe à une réflexion sur l’éthique des
technosciences en imaginant le meilleur comme le pire à partir de résultats scientifiques
souvent partiels mais prometteurs.

La réflexion s’oriente par la suite vers une réflexion sur le fonctionnement de
l’imaginaire dans les organisations, en posant la question de l’intérêt d’une
sociologie des sciences et des organisations pour comprendre comment
l’imaginaire s’y développe et influence les individus.

La sociologie de l’imaginaire contribue à mieux comprendre le processus d’innovation dans les
organisations et les entreprises. Cette approche consiste à étudier de quelle
manière l’imaginaire est géré par les individus et les groupes, pour devenir un
élément de productivité, ou un frein à l’innovation. Il est par exemple établi
de quelle manière l’imaginaire peut constituer un exutoire cognitif
particulièrement utile dans les structures technoscientifiques pour éviter des
problèmes dans la gestion du délire logique qui en émane. L’imaginaire se
retrouve à toutes les phases du processus d’innovation, chez les scientifiques
chargés d’inventer de nouveaux objets, mais aussi dans les considérations des
experts en marketing, chargés de commercialiser les innovations. La sociologie
est utilisée pour mieux comprendre l’innovation, et les rouages imaginaires qui
y participent.

Depuis quelques années, une enquête a été menée dans les secteurs des télécommunications dans le but de
comprendre de quelle manière la science-fiction participait aux processus
d’innovation technoscientifique. La création du cyberespace est un grand projet
qui suscite de nombreux récits imaginaires. Le courant cyberpunk alimenta
pendant les années 1980-90 une technophilie accompagnant les recherches des
ingénieurs et scientifiques dans le secteur des télécommunications. Les
investisseurs furent même sujets d’une fascination excessive pour cet
imaginaire, qui a contribué à la création d’une bulle spéculative dans ce
secteur dans les années 1990. L’étude de cette situation permet de dégager
quelques conclusions sur l’utilité de l’imaginaire pour les organisations.
L’imaginaire cyberpunk se révèle être performatif à
condition d’être encadré pour éviter qu’il devienne délirant. L’imaginaire
utopique apparaît ainsi comme un élément moteur du capitalisme.

La deuxième partie du livre s’intéresse à quelques cas pratiques. Il s’agit d’évoquer des
exemples de gestion de la science-fiction dans les sociétés
technoscientifiques, ce qui permet d’illustrer les théories des première et
troisième parties. La question de la fonction mythologique, voire religieuse,
de la science-fiction est posée. De nombreux exemples montrent l’intérêt de la
science-fiction pour la religion, et certains théoriciens la présentent comme
un genre pouvant contribuer à l’élaboration d’une nouvelle religion
technoscientifique. La science-fiction a connu un tournant après la seconde
guerre mondiale quand une génération a décidé de créer une nouvelle mythologie
propre aux spécificités de l’ère technicienne. Les créatures mythologiques
mécaniques ou cybernétiques remplacent les animaux surnaturels des croyances du
passé. Pourtant, la plupart des créatures de la science-fiction trouvent leur
origine dans des archétypes imaginaires présents dans l’esprit humain depuis
des millénaires. A cette approche Jungienne répond l’approche de Lévi-Strauss
dont la méthode postule que les mythes communiquent entre eux, évoluent et mutent
selon des structures qu’il s’agit de déterminer. La pensée sauvage, associée à
la pensée mythologique, constitue une forme de pensée pré-scientifique.
L’imaginaire est une nécessité dans tous les systèmes, même les plus
scientifiques.

Le succès de la science-fiction s’explique aussi par la montée en puissance de la culture geek, qui a grandi avec les progrès de l’informatique et qui fut bercée par des histoires de super-héros. Cela explique l’appropriation de ces thèmes par les grandes institutions qui créent de la science-fiction pour légitimer leur existence et médiatiser leur activité. Pour illustrer les thèmes qui structurent une théologie Nerd, plusieurs paragraphes s’intéressent aux représentations de l’armée et de l’extrémisme politique dans la science-fiction, mais aussi à l’histoire de l’imaginaire de l’informatique, à la fonction des super-héros, et à l’imaginaire des extraterrestres.

La question de la fonction spirituelle, voire religieuse de la science-fiction, est abordée à travers la présentation d’un article de Jacques Goimard, qui présentait les liens entre la science-fiction et la scientologie. La scientologie est une nouvelle idéologie qui pourrait remplacer le marxisme dans les prochains décennies, voire muter sous la forme d’une nouvelle religion dépassant même la scientologie. La posture critique de la société française vis-à-vis des sectes, et l’amalgame fréquent entre la scientologie et la science-fiction, peut expliquer les difficultés de cet imaginaire à s’imposer dans ce pays.

Il n’en reste pas moins que la science-fiction est une source d’inspiration importante pour les futurologues et les prospectivistes. Plusieurs exemples décrits dans ce livre viennent compléter les propos tenus dans Prospective et science-fiction (2011). Citons à titre d’exemple Le Courrier de l’UNESCOde novembre 1984 qui expliquait que la science-fiction fut à ses débuts contestée par les élites qui la trouvaient trop populaire avant d’être reconnue pour sa contribution au progrès de la science, qui a préparé l’homme de la rue aux progrès scientifiques du vingtième siècle.

Les rapports de la science-fiction au marxisme, à la psychiatrie, à Obama, à
l’Union européenne, etc. montrent l’importance de ces discours pour comprendre
les mutations des organisations et de la société sous l’impact de l’innovation
technoscientifique.

Le but de la troisième partie est de prolonger une théorisation des relations entre
l’imaginaire et les organisations. Après avoir présenté quelques théories de la
vision entrepreneuriale, quelques propositions synthétisant l’apport des
discours utopiques à la construction du sens dans le capitalisme technologique
sont exposées. De la sorte, le fonctionnement de l’imaginaire et son
intégration dans la fabrique de la stratégie sont présentés. L’imaginaire fait
partie intégrante de l’organisation et peut être aussi bien à l’origine de
névroses, que d’un idéalisme générateur de productivité et de profit. En
s’inspirant de la théorie du « managinaire », le livre montre de
quelle manière le système capitaliste stimule l’imaginaire, qui stimule à son
tour le système productif. La recherche des croyances originelles des
organisations permet d’optimiser leur mutation.

L’idée que la science-fiction, et l’imaginaire technique particulièrement influent ces
dernières années, mène à penser qu’une nouvelle religion, post-chrétienne,
pourrait voir le jour dans le futur. En fait, la religion, ainsi que les mythes
dynamiques classifiés par Moles  structurent la pensée
science-fictionnelle, émanation postmoderne finalement proche des
considérations traditionnelles chrétiennes, inconsciemment.

Le livre s’achève par la présentation d’une théorie des rapports de l’utopisme
technologique avec l’innovation dans le système capitalisme, à travers la
présentation de rêves comme la réalité virtuelle immersive ou la colonisation
de Mars. La science-fiction est présentée comme un stock d’images utopiques
utilisées par les organisations pour innover. Ces dernières doivent cependant
veiller à établir un rapport positif avec ces utopies, sous peine de générer
des stratégies délirantes pouvant nuire aussi bien à l’organisation qu’aux
sociétés avec lesquelles elle interagit.

Les organisations sont souvent porteuses de rêves véhiculés par un leader ou un
groupe social. Mais les imaginaires sont-ils à l’origine des actions, ou la
conséquence de la lutte de groupes aux intérêts divergents ?

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