Thomas Michaud, Editions Le Manuscrit, 2022
De la fiction à l’innovation, ces visionnaires qui ont changé le monde
1. L’Ancrage Ancien de l’Imaginaire des Êtres Artificiels
L’idée d’êtres artificiels n’est pas nouvelle, elle est « partie de l’imaginaire humain depuis l’antiquité ». Des mythes fondateurs comme ceux de Galatée et du Golem, ainsi que celui de Frankenstein, ont popularisé l’idée d’une « créature produite par l’homme à son image ». Ces récits ancestraux ont posé les bases d’un « technotype très ancien » : celui de l’humain artificiel, remplaçant potentiel des esclaves dans le système productif.
Adrienne Mayor, dans son ouvrage Gods and Robots (2018), met en évidence que « les aspirations technologiques contemporaines répondent à des « rêves culturels » très anciens ». L’Iliade elle-même contient des descriptions d’automates, comme les navires des Phéaciens se pilotant de manière autonome ou les servantes-robots en or d’Héphaïstos, démontrant un rêve ancien d’automatisation des tâches et de machines prodigieuses.
Le mythe de Talos, le géant de bronze protégeant la Crète, créé vers 700 av. J.-C., est particulièrement pertinent. Il est considéré comme une forme de « technotype prérobotique, un être de métal entre la machine et l’organique » et même un « Premier robot de l’histoire ». Ce mythe est prophétique, car « le mythe de Talos envisage déjà la possibilité pour les robots d’être piratés et détournés de leur fonction », une préoccupation contemporaine majeure.
2. La Science-Fiction comme Catalyseur et Précurseur de la Robotique et de l’IA
Bien que l’imaginaire des êtres artificiels soit ancien, c’est la science-fiction qui a « réellement formalisé » et systématisé ces idées. La révolution industrielle, avec son « accélération du progrès technique », a stimulé la production d’un grand nombre de représentations de robots et d’intelligences artificielles, comme en témoigne le film Metropolis.
- L’Introduction de Termes Clés:
- Le terme « robot » a été introduit par l’auteur tchèque Karel Capek dans sa pièce R.U.R. (Rossumovi univerzální roboti) en 1920. Il provient du terme slave « robota », signifiant esclave ou serviteur. Le terme a coexisté avec « automate » jusqu’aux années 1970, avant de devenir « réellement dominant ».
- Le terme « robotique » est apparu dans la nouvelle « Liar! » d’Isaac Asimov en mai 1941.
- Le terme « intelligence artificielle » a été inventé par le chercheur John McCarthy en 1956.
- Visionnaires et Influence sur l’Innovation: Les auteurs de science-fiction sont décrits comme de « véritables visionnaires », développant des thèmes chers aux chercheurs bien avant le processus d’innovation. Des figures comme Norbert Wiener, avec God & Golem (1964), et de nombreux chercheurs contemporains en IA et robotique, utilisent des références à la science-fiction (notamment Asimov) pour illustrer les conséquences éthiques et morales de leurs recherches. « Les fictions jouent donc un rôle structurant dans les visions du futur de certains innovateurs. »
- Impact sur l’Acceptabilité Sociale et l’Économie: La science-fiction influence également « l’acceptabilité de leurs machines par la société » et favorise une « mentalité innoviste ». Des canaux culturels comme Hollywood sont essentiels pour diffuser ces « fictions techniques instituant une mentalité globale propice à l’apparition et à l’adoption universelle d’innovations ». Le « regain d’intérêt » pour les termes « robot », « robotics » et « artificial intelligence » depuis les années 2000, avec l’IA prenant une « légère avance », souligne cette dynamique.
3. Ambivalence des Représentations et Peurs Liées aux Robots
Les représentations des robots dans la science-fiction sont « ambivalentes ». Si des œuvres comme R.U.R., 2001, l’Odyssée de l’espace (Hal 9000), et Terminator ont suscité « l’effroi et une méfiance vis-à-vis de l’intelligence artificielle », d’autres, comme R2D2 et C3PO de Star Wars, ont engendré « l’admiration et la volonté de réaliser des entités susceptibles d’apporter le progrès à l’humanité ».
- La Peur du Remplacement et de la Révolte: Le mythe de R.U.R. incarne la « peur des humains d’être remplacés par les nombreuses machines créées par la révolution industrielle ». Les robots y réduisent les coûts de production, rendent le travail et même la procréation inutiles, menant à l’oisiveté humaine et à des guerres. La pièce dépeint même l’apparition d’un syndicat de robots et leur capacité à « découvrir l’amour », ce qui est « fatal à l’humanité ».
- Cette idée d’une « révolte des êtres artificiels et des objets contre les humains est un thème récurrent dans les mythologies » et populaire en science-fiction. Le film Terminator, en particulier, est cité comme ayant « largement contribué à l’élaboration de la théorie de la singularité, et à une technophobie autour du développement des intelligences artificielles », évoquant un ordinateur comme Skynet qui mène à l’autonomie des machines et à une apocalypse nucléaire.
- La Singularité et la Survie de l’Intelligence: Le film Automata (2014) s’inscrit dans la lignée des thèmes d’Asimov, explorant « l’émancipation des robots, et leur vocation à supplanter l’humanité ». Il aborde la « théorie de la singularité » où l’IA devient égale ou supérieure à l’intelligence humaine. Contrairement à Terminator, Automata ne présente pas les machines comme un danger, mais comme un « moyen de faire survivre l’intelligence humaine » face à des cataclysmes naturels. Il envisage la singularité comme une « nécessité pour la survie de l’intelligence humaine ».
4. L’Influence des Narrations sur l’Économie et la Pensée Collective
Robert Shiller, avec sa théorie des « narrations » (ou « histoires virales »), explique comment les fictions se diffusent et « colonisent les mentalités des individus », ayant un impact sur l’activité économique.
- Pics d’Intérêt et Succès Cinématographiques: L’utilisation du terme « robot » a connu un « énorme pic au début des années 1980 », possiblement stimulé par le succès des fabricants d’ordinateurs personnels (Atari, Apple) et la perception d’une accélération du progrès technique. Une « séquence de films de robots très réussis » autour de 1980 (comme Star Wars, The Transformers, Blade Runner, The Terminator) a contribué à cette « contagion ».
- Propagande Industrielle et Mentalité Innoviste: Certains estiment que la science-fiction peut être considérée comme une « propagande industrielle visant à convaincre la population de l’utilité et de la nécessité des innovations ». Les films majeurs ont « fortement contribué à l’élaboration d’une mentalité innoviste dans la société, stimulant l’imaginaire du grand public sur la possibilité de créer les machines des films de science-fiction. »
- Limites de l’Influence (Selon Shiller): Shiller reste « sceptique sur l’influence de toutes ces œuvres, seules les meilleures étant susceptibles d’impacter la sphère économique effectivement ». Les films de série B, avec leurs thèmes « invraisemblables et juvéniles », auraient un « impact relativement faible sur la pensée du public » et l’activité économique, sauf pour « donner une couleur émotionnelle aux craintes concernant l’avenir automatisé ».
- L’Utilité des Œuvres Mineures: Malgré leur faible viralité, les œuvres mineures (films de série B) servent de « laboratoires expérimentaux à certaines thématiques » et peuvent relayer des « thèmes dominants introduits par des œuvres majeures » ou même « imaginer de nouveaux concepts » qui, plus tard, pourraient donner naissance à des œuvres majeures si des « personnages célèbres » les reprennent. Cependant, ces films peuvent aussi véhiculer des « technophobies » et des « discours pathologiques », alimentant les craintes sur les dérives des technosciences.
5. L’Influence sur les Acteurs de l’Innovation et la Sécurité
L’impact des récits fictionnels sur la « conception du futur des innovateurs » est important. Elon Musk, par exemple, influencé par la science-fiction, a exprimé en 2014 ses craintes que l’IA puisse être « potentiellement plus dangereuse pour l’humanité que les bombes nucléaires », soulignant la nécessité de garde-fous.
L’armure d’Iron Man, inspirée du mythe de Talos, est un exemple concret de la science-fiction guidant l’innovation militaire. Le projet TALOS (Tactical Assault Light Operator Suit) vise à créer un exosquelette offrant aux soldats des capacités surhumaines, directement inspiré du super-héros.
Enfin, la science-fiction est utile pour anticiper les risques. Les scénarios catastrophes, comme la prise de contrôle des machines par des terroristes (illustré par des films comme Terminators, programmés pour tuer), ou le piratage de véhicules connectés, sont des préoccupations réelles. « L’armée et la police ont intérêt à utiliser la science-fiction pour envisager les scénarios catastrophes autour d’innovations comme des robots ultraperfectionnés et autonomes afin de prévoir les crimes les plus improbables. »
