Article prépublié dans la revue Marché & Organisations:
https://shs.cairn.info/revue-marche-et-organisations-2025-0-page-I148?lang=fr
Résumé :
Cet article est la synthèse analytique mon l’article portant sur l’anthologie Collision : Stories from the Science of CERN (2023). L’anthologie, qui rassemble des nouvelles de science-fiction inspirées des recherches du CERN et commentées par ses scientifiques, est présentée comme une application du science-fiction prototyping (SFP), une méthode de créativité développée par le futurologue Brian David Johnson.
Mon analyse positionne cette œuvre comme un exemple majeur de la « science-fiction institutionnelle », un courant émergent où des organisations (armées, entreprises, universités) utilisent la fiction pour mettre en scène leurs visions du futur, faire de la prospective ou du storytelling. L’hypothèse centrale de l’article est que l’objectif de l’anthologie est de développer un « mythe rationnel », capable de fédérer l’imaginaire collectif des membres de l’institution et du grand public autour de récits unificateurs. Ces récits ne visent pas seulement à prototyper des technologies, mais aussi à explorer les questions fondamentales soulevées par la physique des particules sur la place de l’humanité dans l’univers et le rôle du chercheur.
Les thèmes principaux abordés dans les nouvelles incluent la mystique de la recherche scientifique, la crainte de l’accident nucléaire, la vision prospective des futurs projets du CERN comme le Future Circular Collider (FCC), et l’exploration des frontières entre science et pseudoscience. L’anthologie a une double fonction : en interne, elle contribue à une mythologie organisationnelle pour la communauté scientifique ; en externe, elle sert d’outil de vulgarisation, de communication et de légitimation des activités du CERN auprès du grand public, ce qui est crucial pour son financement. En définitive, Collision illustre comment la science-fiction peut servir de pont entre la science et les humanités, en transformant des concepts complexes en récits accessibles et en stimulant l’imagination nécessaire à l’innovation technoscientifique.
1. Contexte et Approche de l’Anthologie Collision
L’anthologie Collision : Stories from the Science of CERN, publiée par Comma Press en 2023, regroupe 13 nouvelles rédigées par des auteurs de science-fiction. Chaque récit est systématiquement suivi d’un épilogue (afterword) écrit par un scientifique du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, afin de contextualiser et d’éclairer les concepts scientifiques abordés.
1.1. Le Processus Créatif : Entre Science et Fiction
La création de l’anthologie, coordonnée par Rob Appleby (professeur de physique) et Connie Potter (membre du CERN Communication Group), a suivi un processus collaboratif en trois étapes :
1. Sélection des Idées : Des scientifiques du CERN ont d’abord proposé des concepts et des idées de recherche pouvant servir de base à des récits de fiction.
2. Immersion des Auteurs : Les auteurs de science-fiction sélectionnés ont été invités au CERN pour s’immerger dans l’environnement de travail et échanger avec les scientifiques.
3. Dialogue Post-Écriture : Après la rédaction des nouvelles, chaque scientifique a écrit un texte de clôture reliant la fiction à des faits et théories scientifiques avérés de la physique des particules.
Les coordinateurs inscrivent leur démarche dans la lignée du science-fiction prototyping (SFP), une technique théorisée par le futurologue Brian David Johnson en 2011, et affirment que « la science et la fiction racontent toutes deux des histoires ».
1.2. La Science-Fiction Institutionnelle : Un Courant Émergent
L’article analyse Collision à travers le concept de « science-fiction institutionnelle » (Michaud, 2023). Ce courant, qui se développe depuis une quinzaine d’années, regroupe des récits de science-fiction produits directement par des organisations politiques, scientifiques, économiques ou militaires. Ces institutions utilisent la fiction pour :
• Prototyper des technologies futuristes.
• Envisager les mutations sociétales.
• Alimenter leur discours stratégique.
• Faire de la prospective et du storytelling.
Contrairement à la science-fiction mainstream, souvent marquée par une « négativité critique » (Jameson, 2005), la science-fiction institutionnelle se place du côté des intérêts de l’organisation.
1.3. L’Hypothèse du « Mythe Rationnel »
L’hypothèse centrale de l’analyse est que l’anthologie vise à élaborer un « mythe rationnel ». Ce concept, théorisé par les sociologues John Meyer et Brian Rowan, décrit des croyances ou des idéologies qui sont considérées comme des faits rationnels et qui façonnent les structures et pratiques d’une organisation. Dans le cas du CERN, ces récits ont pour but de :
• Fédérer l’imaginaire collectif des membres de l’institution.
• Unifier les visions du futur et les représentations des activités de recherche.
• Explorer les questions fondamentales et sociologiques soulevées par la physique des particules.
2. Analyse Thématique des Nouvelles de Collision
L’article analyse une sélection de nouvelles de l’anthologie pour illustrer les thèmes principaux et leur fonction au sein du projet institutionnel du CERN.
2.1. « Going Dark » : La Mystique de la Recherche
• Récit : Un scientifique travaillant sur la matière noire, Tariq Baddaur, découvre que l’univers possède un « système immunitaire » qui « réécrit » et efface de la réalité ceux qui s’approchent de ses secrets ultimes.
• Analyse : La nouvelle crée une mythologie de la recherche, comparant le scientifique au mythe d’Icare qui se brûle les ailes en s’approchant de la vérité divine. Elle illustre le vertige que peuvent ressentir les chercheurs face aux mystères de l’univers.
• Commentaire Scientifique (Dr Peter Long) : Qualifie l’histoire d' »implausible, mais pas impossible ». Il fait référence à de vrais scientifiques (Nielsen et Ninomiya, qui ont affirmé que « le boson de Higgs ne voulait pas être trouvé ») et à des concepts de mécanique quantique, comme l’expérience de l’effaceur quantique à choix différé, qui suggèrent que l’univers « peut modifier le passé ».
2.2. « The Grand Unification » : La Fictionnalisation d’un Théorème
• Récit : L’histoire personnelle d’une jeune femme, Nabila, est utilisée comme une métaphore pour expliquer le théorème de Noether, la supersymétrie et la théorie de la Grande Unification.
• Analyse : Cette nouvelle sert à illustrer de manière poétique et accessible une théorie physique complexe, démontrant la capacité de la fiction à vulgariser des concepts abstraits.
2.3. « Afterglow » : La Crainte de l’Accident Nucléaire
• Récit : Un incident nucléaire fictif au CERN provoque la panique parmi un groupe de visiteurs.
• Analyse : Ce récit aborde une crainte commune associée à la recherche nucléaire. Il s’inscrit dans un imaginaire post-apocalyptique bien établi dans la science-fiction.
• Commentaire Scientifique (Kristin Lohwasser) : Démystifie le risque en expliquant que la radioactivité au CERN est relativement faible. Elle compare la production de déchets de l’ATLAS inner detector (100 m³) à celle du Royaume-Uni (4,5 millions de m³ par an) et souligne que la nature internationale et pacifique du CERN rend un attentat terroriste improbable.
2.4. « Marble Run » : La Dimension Sociologique du CERN
• Récit : Une chercheuse présente ses travaux sur la supersymétrie à des enfants dans une école, réussissant à susciter leur curiosité et leur émerveillement.
• Analyse : La nouvelle se concentre sur l’aspect humain et social du CERN, le décrivant comme un lieu de vie et de collaboration pour des milliers de chercheurs internationaux.
• Commentaire Scientifique (Carole Weydert) : Offre une description nuancée du CERN, le qualifiant d’« endroit délabré, moche, où l’emploi est dur et où le travail c’est la vie », mais aussi de « mon endroit préféré sur terre. (…) Gris, mais étincelant ».
2.5. « The Ogre, the Monk, and the Maiden » : La Vision du Futur du CERN
• Récit : L’histoire se déroule en 2045 et met en scène des personnages travaillant à la construction du Future Circular Collider (FCC).
• Analyse : Cette nouvelle fonctionne comme un outil de prospective et de communication stratégique. Elle met en avant un projet majeur pour l’avenir du CERN, tout en le rendant accessible et stimulant pour le lecteur, qui peut être un « leader d’opinion ». La fiction devient une « traduction fictionnelle » des enjeux scientifiques et institutionnels.
• Commentaire Scientifique (Tessa Charles) : Confirme que le FCC est un projet réel, favorisé par le Groupe stratégique européen pour une mise en place vers 2040, avec un coût estimé à 20 milliards d’euros. L’article note que la nouvelle ne relaie pas les critiques réelles (coût financier et environnemental) adressées au projet.
2.6. « End Titles » : La Frontière avec la Pseudoscience
• Récit : Un radiologiste découvre une « biologie exotique » invisible représentant 80% du corps humain grâce à une nouvelle « Particule Hermès ». Des machines avancées (3XMRI et 4XMRI) permettent d’explorer ce monde caché et même de filmer ce qui se passe après la mort.
• Analyse : La nouvelle explore la fertilisation croisée entre science-fiction et pseudoscience. Elle montre comment l’imaginaire peut dépasser les frontières de la connaissance pour envisager des hypothèses hétérodoxes. L’article souligne la performativité de la SF, où les « prototypes diégétiques » (les machines 3XMRI) peuvent s’inscrire dans une mythologie et inspirer de futures recherches.
• Commentaire Scientifique (Dr Andrea Giammanco) : Spécule ouvertement sur l’existence des fantômes, se demandant si la matière noire, qui composerait 80% de l’univers, pourrait en être constituée. Il révèle également que l’idée du « métamatériau » de la nouvelle a été trouvée par l’auteur, mais que le Prix Nobel Frank Wilczek travaille sur un concept similaire pour détecter la matière noire.
2.7. « Dark Matters » : Le Storytelling de l’Activité Scientifique
• Récit : Le dialogue entre personnages explore des spéculations sur la physique des particules, comme les conséquences d’être projeté dans le collisionneur.
• Analyse : La fiction est présentée comme un « laboratoire spéculatif » où les auteurs peuvent explorer des hypothèses de manière libre. Elle participe au storytelling de l’activité scientifique et contribue, selon certains théoriciens (Ruddick, Rumpala), à l’élaboration d’une éthique de la technoscience.
2.8. « Side Channels to Andromeda » : La Cybersécurité au CERN
• Récit : Met en scène une organisation de pirates informatiques, « The Milky way hackers », s’attaquant au CERN.
• Analyse : La fictionnalisation de la cybersécurité est abordée du point de vue de l’institution, visant à préserver ses intérêts. Ceci contraste avec l’imaginaire cyberpunk traditionnel (ex: Neuromancer) qui présente souvent les hackers comme des héros anti-système.
• Commentaire Scientifique (Michael David) : Confirme que la menace du piratage est prise très au sérieux au CERN, qui a mis en place la « Zebra Scientific Alliance » pour simuler des attaques et tester la résistance de ses systèmes.
2.9. « The Jazzari Principle » : La Mythologie de l’Antimatière
• Récit : Évoque un secteur mythique de l’univers entièrement composé d’antimatière.
• Analyse : La science-fiction extrapole ici une cosmologie fictive à partir de découvertes concrètes (l’observation du positron et de l’antihydrogène). Elle sert d’interface entre les données scientifiques établies et l’exploration imaginaire d’horizons inconnus, popularisant des concepts comme l’antimatière (à l’instar de Star Trek).
3. Fonctions et Implications de la Science-Fiction Institutionnelle
L’article conclut en analysant les fonctions plus larges de cette démarche, la situant dans un cadre théorique liant innovation, management et culture.
3.1. Un Outil de Communication et de Vulgarisation
Collision s’adresse à deux publics distincts :
1. Le public interne (chercheurs, étudiants) : Les récits constituent une forme de « mythe organisationnel » (Kaye, 1995), apportant une dimension spirituelle et un imaginaire commun à une communauté scientifique.
2. Le grand public : L’anthologie vulgarise des connaissances complexes et décloisonne la science des laboratoires. En utilisant la métaphore de « l’économie narrative » de Robert Shiller, l’article suggère que ces récits permettent une propagation plus rapide des théories de la physique des particules dans la société.
3.2. Un Moteur pour l’Innovation
La science-fiction institutionnelle, via des méthodes comme le SFP, est un outil d’innovation. Elle permet de :
• Donner du sens : Apporter un contexte et une signification à des technologies qui pourraient autrement paraître déconcertantes (Appel et al., 2016).
• Prototyper : Expérimenter des produits et des concepts dans la fiction avant leur réalisation (Wang, 2011). Le SFP peut même aider à transformer des brevets en produits commercialisés (Zybura, 2014).
• Construire un discours stratégique : Comme l’a fait l’entreprise Autodesk avec son anthologie FOUR, le SFP aide les organisations à explorer et communiquer leur vision du futur.
3.3. Un Pont entre Science et Humanités
L’article conclut que cette démarche illustre la théorie selon laquelle la science est une forme de storytelling (Grandy & Bickmore, 2014). En créant des récits engageants, la science-fiction peut réconcilier les « deux cultures » (scientifique et humaniste) identifiées par C.P. Snow, en fournissant « l’imagerie des visions » pour de nombreux scientifiques et ingénieurs (Steinmüller, 1997).
4. Conclusion et Questions Ouvertes
L’anthologie Collision est un exemple paradigmatique de la manière dont une institution scientifique de premier plan peut utiliser la science-fiction pour populariser ses recherches, construire une mythologie interne, et légitimer son action auprès du public et des décideurs qui assurent son financement. Elle apporte une dimension créative et narrative à une démarche de R&D de haut niveau.
L’analyse se termine sur une série de questions prospectives qui restent ouvertes :
1. Quelle sera l’influence de cette anthologie sur la recherche au CERN ?
2. Le management de l’innovation pourrait-il trouver dans le science-fiction prototyping une modalité d’optimisation de ses pratiques ?
3. La science-fiction assure-t-elle vraiment la relation entre la science et les humanités ?
4. Les idées de l’anthologie se diffuseront-elles massivement, et quel sera leur impact sur l’économie narrative, et sur le processus d’innovation technoscientifique ?
5. Quelle est la diffusion effective de cette œuvre et l’ampleur du phénomène mythologique qu’elle génère ? Comme souvent avec la science-fiction, les effets sur la population ne pourront être constatés que sur plusieurs années, voire décennies.
Thomas Michaud 23/10/2025