La science-fiction institutionnelle et l’innovation globale

Les entreprises sont de plus en plus tentées par l’étude des représentations du futur dans la science-fiction pour définir leurs priorités stratégiques. Des géants comme Microsoft ou Google ont ainsi produit des récits imaginaires, sous la forme d’anthologies de science-fiction ou de courts-métrages futuristes, dans le but de communiquer auprès de leurs clients potentiels et de leurs employés. Imaginer le futur est une activité centrale de la recherche et développement. Dans certains cas, de nouveaux brevets peuvent susciter la conception de discours enjôleurs et publicitaires pouvant revêtir une esthétique science-fictionnelle. Dans d’autres, l’imaginaire est premier et instigateur de stratégies de R&D visant à réaliser les rêves les plus débridés d’artistes et d’esprits créatifs.

La science-fiction a atteint un tel niveau de popularité dans le monde qu’il est de bon ton de procéder à une démarche créative l’utilisant à des fins de médiatisation et de management. Dans la culture anglo-saxonne, l’esthétique science-fictionnelle est largement diffusée, alors que dans d’autres zones géographiques, elle fait l’objet parfois d’un certain scepticisme, notamment en raison de certains amalgames avec la scientologie. Le gourou de cette secte est en effet un auteur de science-fiction, et les croyances de ce mouvement sont très largement inspirées par cet imaginaire. Outre certaines résistances localisées et finalement peu influentes, la science-fiction est au centre d’un imaginaire technique global poussant certaines entreprises ou organisations à produire leur propre science-fiction, institutionnelle.

Cette démarche permet de contrecarrer la tendance critique du genre, qui tend à remettre en question les mécanismes économiques, scientifiques et politiques de l’ordre global. La science-fiction est souvent perçue comme une métaphore de la réalité et comme un moyen de remettre en question les mécanismes de domination de sa société de production. Les GAFAM sont ainsi au centre de récits remettant en question leur dimension potentiellement totalitaire. Les cyberpunks, dans les années 1980, craignaient déjà l’avènement d’une nouvelle forme de capitalisme dans lequel les multinationales seraient surpuissantes, profitant de l’écroulement des États pour devenir les acteurs dominants de l’économie et d’une sphère politiques mutant progressivement de la démocratie vers une forme de tyrannie entrepreneuriale. Les GAFAM disposent ainsi d’un pouvoir de plus en plus important, et difficilement contestable. Leurs innovations apportent des progrès sociaux indéniables, et leurs profits considérables leur permettent d’accélérer leur R&D, générant un cercle vertueux,  certains acteurs souhaitant toutefois leur démantèlement ou leur contrôle par les États.

Les institutions les plus innovantes sont elles les réalisations des prophéties cyberpunks, les multinationales étant notamment nommées mégacorporations chez plusieurs auteurs dont le déjà culte William Gibson ? Il semblerait que ces acteurs centraux du capitalisme global soient difficilement contrôlables, car cela risquerait de nuire à leur dynamique et à leurs processus d’innovation très prometteurs. Les rêves du capitalisme sont appelés à se réaliser grâce à ces acteurs. Le cyberespace, le métavers, l’holodeck, les nanotechnologies, les biotechnologies, sont des technologies imaginées par la science-fiction et qui pourraient être réalisées à moyen terme par des entreprises motivées par le profit. Elles se trouvent confrontées à l’opinion publique, à une mentalité de consommateurs et d’observateurs qui expriment régulièrement leur scepticisme vis-à-vis d’un ordre global potentiellement dangereux pour les libertés individuelles. Les innovations les plus stupéfiantes peuvent en effet se retourner contre les libertés fondamentales si elles servent les aspirations totalitaires d’acteurs privés ou publics peu scrupuleux et avides de pouvoir et de contrôle social. Les visions futuristes de la science-fiction sont bien souvent pessimistes. Les sociétés à venir se sont développées autour de technologies révolutionnaires, mais la science triomphante a aussi provoqué une dégradation de l’environnement, des génocides et des guerres meurtrières. La science-fiction imagine aussi bien le meilleur que le pire. Elle joue un rôle non négligeable dans la construction de l’imaginaire du futur, fondamental pour comprendre l’évolution des marchés et de l’économie. Une technologie présentée dans la science-fiction essentiellement sous un jour négatif, dystopique, pourrait se trouver repoussée par les consommateurs et les investisseurs. L’intelligence artificielle, par exemple, fait l’objet de peurs collectives en raison notamment de la mauvaise image de cette technologie véhiculée par des films comme Terminator. Dans cette franchise, les machines se sont affranchies de l’humanité et cherchent à prendre le contrôle de la planète en exterminant leurs créateurs. La popularité de telles fictions explique des phénomènes de fantasmes ou de rejets d’innovations par les investisseurs et par les consommateurs.

Cette situation pousse de plus en plus d’acteurs à créer leurs propres fictions, afin d’éviter que des œuvres indépendantes, non institutionnelles dominent le système de représentations du futur, et présentent une condamnation morale de certaines découvertes, ce qui pourrait mener à des pertes importantes pour les acteurs de la R&D. En créant leur propre science-fiction, les entreprises s’assurent de la propagation d’une vision positive de leurs innovations. Dès lors, elles apparaissent comme des vecteurs de progrès et s’assurent une respectabilité morale de la part d’une opinion publique tellement influente qu’elle pourrait provoquer dans les démocraties un démantèlement des structures victimes de représentations négatives.

Pour trouver de nombreux exemples de science-fiction institutionnelle, et une analyse plus élaborée, voir Thomas Michaud, L’innovation, entre science et science-fiction (ISTE, 2017).

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